La traversée du déni : SHAME (film de Steve Mc Queen)
M. Fassbender
dans le rôle de Brandon
Si vous n’êtes pas anglophone, laissez-moi vous dire ce que signifie « shame » : en français, on le traduit par « la honte ».
Le nouveau film de Steve Mc Queen a pour titre la honte, et c’est tout à fait pertinent puisqu’il traite de l’addiction sexuelle. Mais comment définir la honte, de façon
psychanalytique ou addictologique ?
C’est l’espace, la séparation, parfois le gouffre béant, insupportable, qui existe entre les valeurs morales d’une personne, et la réalité de sa
vie quotidienne. La honte est l’un des carburants de l’addiction sexuelle, comme tous les autres sentiments négatifs, et ce film a le grand mérite de rendre
hommage à tous ceux qui se battent ou qui souffrent, piégés dans cet espace psychique intolérable.
L’histoire :
Brandon, la quarantaine sexy et sportive, est un homme d’affaires accompli vivant seul à New York. Ses soirées sont occupées par de nombreuses rencontres sexuelles et consommation
de pornographie sur son ordinateur. Sissy, sa sœur chanteuse, dépressive et incapable de construire une relation sentimentale, débarque chez son frère à l’improviste pour y trouver refuge, mais
aussi car elle sent que Brandon va mal. Privé de sa liberté, il est confronté à sa frustration, à sa dépendance, ainsi qu’à son malaise sous-jacent, qui, semble-t-il, puise ses origines dans une
enfance traumatisée.
Le cycle de la dépendance
Shame est un film dont la structure même reprend fidèlement la forme de l’addiction au sexe : un cycle sans fin. La scène
liminaire est la même que la scène finale, à ceci près que l’attitude carnassière de Brandon, chasseur sexuel dans le métro, se transforme en attitude neutre, désintéressée, et finalement en
larmes de détresse.
La traversée du déni
Le film capte un moment capital dans la vie de Brandon : le spectateur assiste, médusé, à la traversée du déni. Au début inconscient de son attitude, le protagoniste, tout du
moins peut-on le supposer, finit par se rendre compte que son comportement est problématique. Malheureusement, la réflexion ne va pas plus loin : on ne parle pas de guérison, de soins, et
surtout, les mots « addiction sexuelle » ne sont jamais prononcés.
A noter, quelques scènes spectaculaires tant elles reflètent la vérité du sex addict :
-
l’incapacité à mêler émotion et sexualité
Brandon remarque une de ses collègues, une belle jeune femme noire, et son instinct de chasseur prend le dessus. Invitation à dîner. Conversation timide, tous les deux sont sur la
réserve. Brandon ne sait pas faire, il trébuche, hésite, et n’embrasse pas la jeune femme en la raccompagnant au métro, alors qu’il est clair qu’elle le désire. Brandon est perdu, incapable de
satisfaire la demande de sa partenaire, il n’a pas les codes « romantiques ». Le lendemain, il la coince dans un bureau, et l’entreprend sans tendresse, comme un
chasseur qui fond sur sa proie. Il l’emmène dans un hôtel avec vue imprenable sur New York. Les ébats commencent… Brandon n’a pas d’érection. Il y a trop de sentiments, elle est trop douce, trop
humaine. « je m’en vais ? » lui demande-t-elle ? « OK », répond-il. Les mots tombent, glacials.
-
la course à la jouissance
Au sommet de sa crise, Brandon cherche son « anesthésiant », et fait un plan à 3 avec deux femmes. Là où le spectateur devrait voir de la volupté, du plaisir et un
lâcher-prise, il ne voit que tension, douleur et une souffrance. Brandon court après sa jouissance. Il court vers son orgasme, et son visage est crispé, douloureux, désespéré. On entend ses
pensées « je veux que tout disparaisse, faites que tout s’en aille, je veux oublier ! ». Scène magistrale.
-
Le milieu d’origine
On ne devient pas « dépendant» par hasard. Il y a souvent toute une histoire familiale de l’addiction. Brandon et Sissy ne font pas exception. Il est dépendant au sexe, elle
est dépendante aux sentiments. Avant de commettre un acte grave, et alors que Brandon court après sa jouissance, elle lui laisse un message : « Nous ne sommes pas mauvais. C’est
l’endroit d’où l’on vient qui l’est ». Rien à rajouter, on imagine aisément que cet endroit originel est destructeur, lorsqu’on voit ces deux-là qui se
débattent pour survivre. Dommage cependant que le film n’y fasse pas davantage référence. Cela aurait pu aider à la compréhension.
Shame, vous l’aurez compris, est un film d’utilité publique, d’une grande qualité photographique, et parfaitement servi par un
acteur magistral Michael Fassbender. Cependant, on déplorera certains bémols :
- Tout d’abord, la scène la plus choquante, celle du sex-club gay. Brandon, à bout de ressources, refoulé d’une boite hétéro, se réfugie dans un sex club gay
pour obtenir sa dose. Pourquoi pas, certes, mais pourquoi ? Pourquoi, encore une fois, montrer le milieu gay comme un lieu de dépravation ultime, une sorte d’égout séminal ? Ne peut-il
pas y avoir de plaisir à se retrouver entre hommes pour partager du sexe ? Le message est limite, et le spectateur, c’est à espérer, ne s’y trompera pas.
- On ne parle ni du milieu d’origine (quel est-il ? qui sont ces parents monstrueux ?) ni d’une issue en forme de guérison pour Brandon. Le film se termine sur ses
pleurs désespérés, sous la pluie, mais sans aucun message d’espoir.
Cependant : bonne nouvelle ! On peut guérir de la dépendance sexuelle ! Il aurait été intéressant que le réalisateur en fasse mention.
Jean-Benoît Dumonteix
Sortie le 7 décembre.
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